Vous ne pouvez pas imaginer comme j'étais heureuse de commencer ma maîtrise en traduction et interprétation à MIIS. C'était le moment que j'attendais depuis plus de cinq ans. Il y avait une dizaine d'étudiants dans les cours français, y compris un Marocain, une Ivoirienne et une Burundaise.
Le premier semestre, j'ai passé un mélange de cours de traduction et d'interprétation consécutive. Un des professeurs était l'homme le plus intelligent dont j'ai jamais fait la connaissance - j'ai infiniment de respect pour lui. En plus, il était très sympathique et même amusant.
Je n'oublierai jamais deux erreurs que j'ai faites ce semestre :
Juste après le début du programme, j'ai eu un accident de vélo et me suis cassé la clavicule. Le professeur m'a demandé ce qui s'était passé, et j'ai dit « je me suis cassé le clavier ».
Lors d'un débat sur l'euthanasie, au lieu de dire « la mort est un fait » j'ai dit « une fait (fête) ». Tout le monde a bien rigolé de ça, et c'était une bonne leçon sur l'importance de genre.)
Une chose que je n'ai pas encore expliquée, c'est la classification de compétence linguistique. Dans le domaine de traduction et interprétation, il y a trois niveaux de compétence. La langue A, c'est la langue maternelle. La grande majorité de gens n'ont qu'une seule langue A - même une personne bilingue parle souvent une langue beaucoup mieux que l'autre.
Une langue que l'on parle couramment, c'est la langue B, et c'est possible d'en avoir plusieurs. On peut traduire et interpréter dans les deux directions avec les langues A et B : de A vers B et de B vers A.
Par contre, la langue C est une langue avec laquelle on travaille « de » mais pas « vers ». C'est-à-dire, on peut traduire de la langue C vers la langue A, mais jamais (d'après les règles de traduction et interprétation) de la langue A vers la langue C. Pourquoi ? Puisque l'on ne parle pas couramment la langue C, c'est trop facile de faire des erreurs grammaticales et stylistiques. Bref, la traduction ou l'interprétation vers la langue C n'est pas d'une qualité acceptable. En réalité, il y a pas mal de traducteurs non certifiés qui travaillent avec n'importe quelles langues, mais à MIIS on insiste sur l'importance de ne jamais travailler vers la langue C.
Lors de mon deuxième semestre dans le programme de traduction et interprétation à MIIS, j'ai enfin commencé à étudier l'interprétation simultanée française et, en même temps, l'interprétation consécutive et la traduction espagnoles. Mais c'était la « simul », comme on dit à MIIS, qui m'a vraiment plu. Tout d'abord, nous devions apprendre à partager notre attention, parce qu'en simul, on doit pouvoir diviser son attention entre la langue source (ce que l'interprète entend) et la langue cible (ce qu'il dit). Un bon interprète divisera son attention entre les deux langues, avec la majorité réservée à la langue cible. C'est très important, parce qu'il doit non seulement interpréter la signification des mots, mais aussi parler correctement, en phrases complètes, avec de la bonne grammaire, etc. Moins d'attention que l'on doit utiliser pour comprendre la langue source, plus qu'on peut consacrer à ce qui sort de sa bouche.
Alors dans les cours de simul, à MIIS, nous devions d'abord apprendre à partager notre attention. Nous avons commencé avec des exercices avec la même langue source et cible. Premièrement, nous avons écouté un discours en anglais (via un casque à écouteurs) et l'avons répété en griffonnant en même temps. Ensuite, nous avons paraphrasé un discours - toujours dans la même langue - en écrivant les chiffres d'un à dix. Troisièmement, nous avons écouté le discours en français et l'avons paraphrasé en français, en écrivant les chiffres à l'envers : de dix à un. Chaque exercice nous a obligés à diviser l'attention un peu plus entre les trois activités : écouter, parler et écrire. Et après quelques jours de ça, nous avons commencé à faire l'interprétation simultanée.
C'est une tâche un peu bizarre. On écoute un discours et doit non seulement le comprendre, mais la redire dans une autre langue, ce qui n'est pas du tout évident. Parfois, on est distrait par quelque chose dans le discours et oublie de l'interpréter. Parfois, on entend sa propre voix qui couvre celle de celui qui parle, et c'est à ce moment qu'on a de graves difficultés à terminer la phrase. Mais il le faut absolument - on ne peut pas commencer à interpréter une phrase et la laisser tomber, même si on n'a pas entendu la suite. Il faut finir sa phrase avant d'en commencer une autre. En fait, ma prof d'interprétation simultanée espagnol-anglais nous interrompait toujours en disant « termine ta phrase ! » chaque fois que l'on se perdait. Elle a même recommandé d'inventer une phrase « magique » que nous pouvions utiliser au moment même où nous perdions le fil du discours, juste pour pouvoir terminer une phrase avant d'en commencer une autre. Il y avait un étudiant qui avait comme phrase magique « et mon chien a des puces », et la prof lui a enfin dit qu'il fallait peut-être choisir une phrase un peu plus magique. Imaginez la situation : « L'Union européenne a décidé qu'il fallait promouvoir l'exportation des produits européens, restreindre l'importation de biens étrangers et... euh... mon chien a des puces ». Pas très magique, ça. :-)
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